BACQUEVILLE DE LA POTHERIE (dit), Claude-Charles Le Roy, Histoire de l’Amerique septentrionale, Paris, Didot, 1722, Volume 1.

Relevé réalisé par Marianne Guernet et Guillaume Sirois.

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II. LETTRE

À la fin de 1696 et au début de 1697, Jacques-François de Monbeton de Brouillan et Pierre Le Moyne d’Iberville mènent une opération commune contre les Anglais à Terre-Neuve. Alors que les deux hommes ne parviennent pas à s’entendre sur un plan d’action, Brouillan tente de partir seul avec des guerriers autochtones de la vallée du Saint-Laurent (appelés « Canadiens »). Ces derniers refusent de lui obéir et restent fidèles aux ordres d’Iberville, qui se résout à partir avec eux pour Saint- Jean de Terre-Neuve.

[25] […]

            Monsieur d’Iberville s’étant chargé de l’entiere destruction de ces Havres par Terre, ne le croiant pas si facile par Mer, se disposa de partir pour en faire la tentative, mais Mr. de Bouillan voulant avoir part à une entreprise qui ne pouvoit être que fort glorieuse, à laquelle il n’avoit pû réüssir avec quinze ou seize cens hommes, lui arrêta ses Canadiens. Ceux-ci déclarerent ouvertement qu’ils ne vouloient lui obeïr, voulant s’en retourner en Canada, & qu’il se retireroient dans les bois plûtôt que de l’accompagner. Ils se plaignirent qu’en partant de Québec on ne leur avoit point dit qu’ils dûssent le reconnoître pour leur Commandant, & ils savoient même qu’ils étoient aux frais de Mr. d’Iberville, dont ils avoient reçû de l’argent.

            Monsieur du Brouillan sachant que Mr. d’Iberville avoit ordre de faire la Guerre seul en Hiver, (ce qu’il avoit toûjours regardé comme impossible) lui fit cependant parler Demuid, Capitaine d’une Compagnie d’Infanterie en Canada, qui étoit venu conduire le détachement des Canadiens, qui lui dit que Mr. de Brouillan vouloit seulement se trouver à la prise de [26] saint Jean, avec de ses Habitans, sans entrer dans aucune prétention sur les avantages qu’il en pourroit tirer. Lors qu’un Commandant possede le cœur de ceux qui sont sous son obeïssance, il lui est aisé de les manier, & de leur inspirer ses sentimens autant qu’il le juge a propos. Je trouve que la conduite de Mr. d’Iberville fut tout à fait judicieuse dans une conjoncture aussi embarassante que celle où il se trouvoit. Il savoit d’un côté la consequence qu’il y avoit de commencer par le Nord de l’Isle ; & d’ailleurs il étoit persuadé que les Anglois se seroient fortifiez de nouveau, dans l’aprehension où ils pourroient être que les François ne revinssent encore. Enfin aprés avoir calmé les esprits irritez des Canadiens, qui ne sont pas si maniables, il se détermina d’aller à Saint Jean.

Avec son expédition, d’Iberville prévoit gagner Saint-Jean par voie terrestre. Sa réputation lui attire la compagnie d’un chef w8banaki : Nescambiouit dit Pierre-Jean Beovilh, qui souhaite assister aux combats pour observer le Français à l’action.

[26] […]

            Monsieur du Brouillan s’embarqua sur le Profond, & fit voile pour Rognouge[1], lieu du rendez-vous. Monsieur d’Iberville aprehendant quelques coups de vent assez frequens dans cette saison, qui le jettant au large auroit pû l’obliger d’aller en France avec six vingt hommes qui étoient à ses frais & dépens, pris le chemin de terre.

            La réputation qu’il s’étoit acquise parmi differens peuples Sauvages, obligea Pierre-Jean Beovilh, Chef de Guerre des Abenaquis, de quitter sa nation pour être témoin oculaire de ce qu’on disoit de lui. Ce Chef voulut savoir si Mr. d’Iberville faisoit mieux la guerre aux Anglois, que lui ne la leur faisoit, & aux Iroquois ses ennemis. C’est un homme d’une très-belle taille, de trente huit à quarante ans. Il a dans les traits de son visage un air tout à fait martial. Ses actions & ses manieres font connoître qu’il a les sentimens d’une belle ame. Il est d’un si grand sang froid qu’on ne l’a jamais vû rire. Il a enlevé seul en sa vie plus de quarante chevelures.

Brouillan, d’Iberville et Nescambiouit parviennent à prendre Renews et Forillon, et un vaisseau marchand anglais. L’auteur commente les rapports entre d’Iberville et son homologue w8banaki, qui « le sui[t] toûjours dans tous ses mouvemens ».

[29] […]

            Il falut pour cet éfet faire plusieurs découvertes : c’étoit l’unique moyen de connoître la force des ennemis, & d’apprendre en même temps s’il ne leur venoit point d’Angleterre quelques vaisseaux de guerre : Mr. d’Iberville étant à la tête de cent vingt quatre Canadiens, parmi lesquels se trouverent plusieurs Gentilhommes, quatre Officiers, & le Chef de Guerre des Abenaquis, qui le suivoit toûjours dans tous ses mouvemens, se mit en chaloupe pour Bayeboulle, qui est à six lieuës de Forillon. Ils prirent en arrivant un Vaisseau Marchand d’environ cent tonneaux, dont l’équipage s’enfuit dans les bois avec les habitans du lieu.

Plus tard durant la campagne, des pourparlers ont lieu entre trois officiers anglais et d’Iberville, concernant un échange de prisonniers. Deux W8banakiak viennent en aide.

[49] […] [Les trois officiers anglais] donnerent d’assez mauvaises raisons à Mr. d’Iberville, lui representant qu’ils n’étoient pas les maistres chez eux, & que s’ils [les Français] vouloient les renvoyer, cela leur donneroit occasion de faire l’échange avec plus d’autorité. Ils étoient en trop bonnes mains pour meriter que l’on eût derechef tant de créance en leur probité. On leur permit seulement d’envoyer de leur part des prisonniers, qu’on y retint encore presque tous, menaçant de faire feu sur les François qui y retourneroient. Deux Sauvages eurent beaucoup de soin de la conduite de ces trois Officiers, jusques au Havrecontent.

III. LETTRE.

À peine le raid sur Terre-Neuve est-il achevé que d’Iberville est sommé, à l’été 1697, de reprendre la baie d’Hudson. Bacqueville prend part à l’expédition à bord du Pélican. Faisant le récit de leur arrivée dans le détroit de la baie d’Hudson, vers la fin d’août 1697, l’auteur met en scène la rencontre avec un groupe d’Inuit, et les manières d’échanger qui s’en suivent.  

[56] […]

            J’ose croire neanmoins que vous ne blâmerez pas la liberté que je prends de vous faire le détail du Détroit de la Baye de Hudson, de vous entretenir de l’Alliance que nous avons faite avec une Nation qui jusqu’ici nous étoit peu connuë, & de vous faire part de la Relation du combat du Vaisseau du Roi parmi [57] les glaces contre les Anglois.

[…] [Dans ces pages, il décrit le voyage entre Terre-Neuve et l’embouchure du détroit de la Baie d’Hudson]

[75] […]

            Il y avoit trop long-temps que nous respirions après les Esquimaux. C’est une Nation très cruelle, avec qui personne jusques là n’avoit jamais eu de commerce. Cependant nous en aperçûmes sur les glaces le dix-neuf, qui de fort loin nous faisoient de grands cris, sautans avec des habits de Peaux de Caribous & d’autres animaux qu’ils nous montroient.

            L’occasion étoit trop favorable pour la laisser passer. Martigni ayant pris toutes ses suretez pour n’être point leur victime, s’embarqua dans un Esquif avec quatre à cinq hommes bien armez. En abordant la glace où ils étoient il les trouva au nombre de neuf, avec leur canot qu’ils avoient mis dessus. Il presenta en arrivant le Calumet à deux qui s’étoient avancez, pendant que les autres se tenoient au bout.

            Lorsque les Sauvages de l’Amérique Septentrionale veulent faire quelque traité de Paix, ils ont cette maxime qu’ils ne [76] font jamais de convention qu’ils n’ayent vûs auparavant des presages qui puissent les assurer & les confirmer dans l’union que l’on veut faire avec eux. Cette ceremonie s’observe differemment, car lorsque les Sauvages qui tirent vers le Sud veulent annoncer la Paix, ils mettent en terre un bâton, ou un pieu, ou envoyent des colliers.

            Martigni leur presenta donc à cet abord une Pipe en façon de Calumet, & une Boëte à tabac, fuma un petit moment, & leur donna à fumer. Les sept autres qui se tenoient toûjours à l’écart, voyant la bonne foi avec laquelle l’on agissoit avec eux, vinrent à lui avec des acclamations de joye, faisant des cris d’un ton de voix fort clair, sautans & se frottans l’estomac, qui étoient les marques les plus convaincantes d’amitié & du bon Commerce qu’ils [77] vouloient avoir avec nous. Il leur donna un couteau, & ils lui firent present d’un habit de peaux. Ils firent comprendre qu’ils avoient de quoi faire la traite : Mais, comme nous étions bien aise[s] de les avoir dans notre vaisseau, il leur donna à entendre qu’il n’avoit rien, les priant de venir avec lui. Quelques instances & quelque acueil qu’on leur fit, ils ne voulurent jamais s’i fier. Martigni se coucha sur la glace, leur montrant par là qu’il se donnoit pour ôtage, à condition qu’ils nous envoyassent un des leurs. Ils voulurent en avoir deux pour un, & Grandville Garde de la Marine resta aussi pour ôtage.

            L’Esquimau étant tout au haut de l’échelle de notre vaisseau, aperçût un homme habillé de noir, dont il eut une si grande frayeur qu’il balança s’il se jetteroit en bas. Celui-ci s’en étant aperçû lui montra un couteau, ce qui le détermina d’entrer. Se voyant parmi cette foule d’équipage il ne parut point déconcerté, sautant, faisant toûjours ses cris dans l’admiration d’une Machine qui lui paroissoit si surprenante : Et lors qu’il vit du feu allumé dans la cuisine il fit un cri éfroyable, ne pouvant s’imaginer qu’un pareil élement se trouvant renfermé ne causa une incendie. Mais autant que nous l’avons pû conjecturer, il [78] faut que ces gens là se chauffent rarement, car il n’i avoit pas un pouce de terre dans le détroit, n’i le moindre arbrisseau ; ou s’ils le font ils brûlent de la graisse de Loups Marins & de Vaches Marines. L’on servit à l’Esquimau un pâté : il faisoit tous ses éforts pour en témoigner sa reconnoissance. Je ne croi pas qu’il y ait de Nation qui parle plus vîte. Il avoit l’accent Basque ne desserrant point les dents, & articulant neanmoins fort distinctement. On lui presenta un petit morceau de pain, qu’il glissa adroitement sous son menton, entre son habit & sa chair, affectant de manger. Nous ne fîmes pas semblant de nous en apercevoir, & nous vîmes bien qu’il avoit peur d’être empoisonné. Nous mangeâmes d’un autre morceau qu’on lui donna, qu’il mangea après. Nous oubliâmes de boire dans un verre de vin, qu’il coula encore sous son menton. Il falut en boire, & gouter auparavant tout ce qu’on lui vouloit donner. Le son d’une fourchette d’argent lui plût si fort, qu’il la cacha fort subtilement entre une piece de pâté & un morceau de pain. Je m’embarquai avec lui, & lorsque nous fumes arrivez sur la glace où étoient ses camarades, ils vinrent tous m’entourer, crians, sautans. Je leur fis plusieurs liberalitez, [79] & bon gré mal gré ils vouloient se mettre tout nuds pour me donner leurs habits, mais je voulus savoir dans la suite s’ils étoient fort sensibles au froid.

[…] [Description de leurs habillements]

[80] […]

            La reception que nous leur avions faite les engagea d’envoyer deux autres à notre bord avec des ôtages : ils furent reçûs aussi agreablement que le premier. Ils se dépoüillerent nuds comme la main, & je remarquai que s’étans vûs en cet état ils eurent de la pudeur. On leur donna des haut-de-chausse, & ils ne firent aucun mouvement pour témoigner qu’ils avoient froid. Ils avoient pourtant trois lieuës à se rendre aux Isles Digue, & il y en eut un en s’en allant qui me donna un morceau de Gode toute cruë, que je voulus bien manger devant lui. Il fit un cri de joye, & sucça en même temps un cœur de bœuf tout seignant, que nous lui avions donné.

[…] [Description de leurs canots et de leur aisance à naviguer les glaces avec ces embarcations]

[81] […] Quand ils s’en retournerent chez eux ils promirent de nous aporter des Canots, & en s’en allant c’étoient des cris de joye qu’ils faisoient retentir sur la mer, tant que l’on pouvoit les apercevoir.

            Il en vint deux autres l’après dînée, d’un propos déliberé, sur une glace où nous étions à la chasse, qui traiterent aussi leurs habits pour des Couteaux, des Ciseaux, des Aiguilles, des Grelots, des Deniers, des Cartes de jeu, de méchant Papier de Musique, & généralement tout ce qu’on leur donnoit leur étoit précieux. Comme ces gens-là n’ont point de commerce avec qui que ce soit, ils n’aporterent [82] aucune peau : cependant il faut qu’il y ait les plus belles Pelleteries du monde dans ce climat. Il y a quantité d’Ours blancs. Nous fumes deux ou trois fois à la Chasse sur plusieurs qui s’étoient trouvez dégradez à plus de quatre lieuës. Ils sont bien dangereux, s’élançans de glace en glace, & viennent même affonter les Canots en mettant leurs pattes dessus pour les faire virer : aussi nous portions des Haches d’armes.

IV. LETTRE.

Dans cette lettre, l’auteur relate la suite de l’expédition de 1697 dans le détroit de la baie d’Hudson. Il fait le récit de la prise des forts York et Nelson. Parlant des difficultés du climat hivernal, l’auteur vante le travail du jésuite Gabriel Marest qui a accompagné d’Iberville à la Baie d’Hudson en 1694 et a passé l’hiver auprès des Inuit. Bacqueville affirme que ces derniers écoutaient le jésuite avec attention et acceptaient de recevoir ses enseignements.

[111] […] Je vous avouë Mr. que le merite d’un homme Apostolique est grand lorsqu’il s’attache aux Missions dans ces quartiers-là. J’ai entendu parler du Père Gabriel Marais[2] Jesuite, qui vint en 94 dans le Poli. Le zele qu’il avoit à travailler au salut des Matelots de son équipage pendant l’hivernement étoit grand ; mais celui qui l’animoit à prêcher le vrai Dieu aux Sauvages de ces lieux, étoit quelque chose de bien plus fort. Que de peines & de fatigues n’a-t-il point souffert. Traverser des ruisseaux & des petites rivieres à mi-corps dans des saisons rigoureuses, c’étoit un de ses moindres embarras. Les marais pleins de fange & de bouë étoient ses chemins les plus praticables. Il importe peu en quel état l’on est lorsqu’il [112] s’agit de la gloire de Dieu. Ces conjonctures-là touchent même sensiblement les Sauvages, puisqu’ils connoissent que l’on ne va chez eux que par un esprit de desinteressement, & la manière avec laquelle cet homme de Dieu venoit dans leurs cabanes étoit un éfet de sa charité. Ils l’écoutoient & ils l’aimoient. Il se faisoit donc une joye de toute sacrifier pour leur insinuer la connoissance du vrai Dieu. Ses leçons faisoient impression sur leur esprit, & après avoir un peu goûté ce qu’il leur enseignoit ils le conjuroient de les venir voir. C’est beaucoup à un Idolâtre lors qu’il ouvre les yeux pour développer les tenebres de l’ignorance. Et comme ce saint homme s’apercevoit qu’ils avoient quelque disposition pour se faire Chrétiens, il mettoit tout en usage pour leur enseigner les premiers élemens de la Foi. On le voyoit souvent harcelé de fatigues & de miseres. Il passoit dans des néges, il enfonçoit dans des glaces qui se rompoient sous ses pieds, d’où à peine pouvoit-il se tirer, & malgré tous ces froids insuportables qui la plûpart du temps cavent les jouës, font tomber le nez & les oreilles de ceux qui demeurent trop long-temps à l’air, il regardoit tous ces obstacles comme des attraits qui lui faisoient prendre plus à cœur les [113] intérêts de la maison du Seigneur, & ce ne seroit pas sans raison qu’on lui attribueroit ces paroles du Prophête Isaïe. Factus est in corde meo quasi ignis astuans in visceribus meis[3].

V. LETTRE.

En parlant des habitudes de chasse observées chez diverses nations, Bacqueville croit remarquer que les Autochtones traversent parfois de grandes famines. Il raconte par exemple que lors d’un voyage vers la France avec deux Haudenosaunee (Iroquois), ces derniers se seraient abstenus de manger pendant quatre jours à cause d’un quiproquo.

[120] […]

            Quand le gibier est abondant dans l’endroit qu’ils ont connu, ils y séjournent. S’il n’i en a point, ils changent de cabanes. Il arrive, que la famine les surprend souvent, & qu’ils patissent beaucoup. La nature y suplée quelquefois, parce que ces gens-là sont fort sobres. J’en ai vû un exemple en deux Iroquois que nous avons passé en France. Ils furent quatre jours sans manger, parce qu’on leur dit mal à propos que le biscuit manquoit, croyans être obligez par cette abstinence d’entrer dans la peine commune où pouvoit être notre équipage.

Considérant les pratiques rituelles des Nations qui commercent avec les Français dans la baie d’Hudson, Bacqueville narre la visite d’un membre des Oüenebigonhelinis, sur leur vaisseau en septembre 1697, et évoque son comportement lors d’une tempête. Puis, plus loin, Bacqueville présente deux anecdotes, qui illustrent le rapport particulier de certains Autochtones aux parties de certains animaux, qu’ils se gardent bien de manger. La présence de Français dans ces anecdotes donne à voir le sentiment d’étrangeté qui frappe les colonisateurs lorsqu’ils sont confrontés à ces pratiques.

[123]   Un Sauvage de cette nation qui vint nous voir le 6 Septembre après le combat que nous avions soûtenu contre les Anglois le jour auparavant, se trouva dans une conjoncture tout-à-fait fâcheuse, & s’il avoit pû prévoir la suite de son arrivée à notre bord qui lui fut aussi funeste qu’à nous, il se seroit bien donné de garde de nous rendre visite. Je lui vis faire des sacrifices dans le temps d’une tempête qui nous fit faire naufrage. Il chantoit, & larmoyoit d’un ton de voix languissant. Il souffloit de temps en temps dans l’oreille de sa femme, parce que, disoit-il, « je veux chasser le mauvais esprit qui nous environne ».

Faire fumer le Soleil ne se pratique guere que dans des occasions de grande consequence, & pour ce qui regarde leur culte ordinaire, ils s’adressent à leur Manitou, qui est proprement leur Dieu tutelaire. Ce Manitou est quelquefois un ongle de castor, le bout de la corne d’un pied de Caribou, une petite peau d’hermine. J’en vis une attachée derriere le dos d’un Esquimau lorsque nous étions dans le détroit qu’il ne voulut jamais me donner, quoiqu’il me traita generalement tous les habits dont il étoit vétu, un morceau de dents de vache marine, de nageoire de [124] loup marin, & la plûpart reçoivent des Jongleurs ce Manitou qu’ils portent toûjours avec eux.

[…]

[129] […]

Rien n’est plus sensible à un jeune Sauvage que l’espérance qu’il a de pouvoir devenir un jour grand chasseur. Lors qu’il se trouve assez fort pour y aller, il s’y dispose par un jeûne de trois jours sans boire ni manger, se matachant le visage de noir. C’est un sacrifice qu’il croit être obligé de [130] faire au Grand Esprit, & pour le rendre encore plus authentique, il adopte dans chaque espece de bêtes fauves un morceau qu’il lui consacre comme la langue & le mufle. Ce morceau s’apelle l’Oüetchitagan, c’est-à-dire morceau reservé, & il est si précieux à ce Sauvage, que, quelque grande que puisse être la famine, & quelque disgrace qu’il arrive, personne de la famille n’ose y toucher que le chasseur même, & les Etrangers qui le viennent voir. Ils ont cette fausse croyance qu’ils mouroient, s’ils en mangeoient. Martigni qui a vécu quinze mois parmi la plûpart de toutes les nations de ces païs, voulut un jour manger de l’Oüetchitagan d’un orignac. Des Sauvagesses se jetterent sur lui, le priant avec la derniere instance de ne le point faire ; mais, comme il trouvoit, que ce morceau étoit assez délicat, il passa outre & n’en mourut point. Elles lui dirent qu’étant François, elles ne s’étonnerent point qu’il n’en fut pas mort.

VI. LETTRE.

L’écrivain fait l’histoire « des établissemens » de la baie d’Hudson. Il commence en parlant du célèbre voyage qu’y fit Jean Bourdon en 1656. Après son passage, une Nation du « quartier » aurait envoyé à deux reprises des délégués à Québec, pour exhorter les Français de venir s’installer chez eux – faire alliance et commercer. Après le passage de ces délégués, des « Sauvage de la riviere de Saguené » furent chargés de guider des Français jusqu’à la baie d’Hudson, mais en cours de route, ils changent d’idée de façon un peu mystérieuse. À ce sujet, on dirait que l’auteur en sait plus qu’il en dit.

[141] […] Jean Bourdon lia donc commerce avec les Sauvages de ce quartier. Ceux-ci sçachant qu’il y avoit une Nation etrangere dans leur voisinage [à la baie d’Hudson], envoierent en 1661 par les terres à Quebec des Députez aux François pour faire un commerce, & demanderent un Missionnaire au Vicomte d’Argenson qui en étoit pour lors Gouverneur. Il leur envoia le Père Dablon Jesuite, avec Mr de la Valliere Gentilhomme de Normandie, accompagné de Denis Guyon, Desprez Couture, & François Pelletier, qui s’y rendirent par terre. Des Sauvages de la riviere de Saguenée, qui se perd à 40 lieuës de Quebec, dans le fleuve saint Laurent leur servoient de guides ; mais la reflexion qu’ils firent en chemin faisant sur l’entreprise des François leur parut préjudiciable. Après les serieuses reflexions qu’ils firent sur ce sujet, [142] ils dirent que ne sçachant pas bien les chemins ils n’osoient se hasarder davantage à les conduire. Ils furent contraints de s’en revenir.

            Les Sauvages de la Baye renvoierent à Quebec en 1663 & prierent Mr. d’Avaugour qui en étoit Gouverneur, de leur donner encore des François. Il y renvoya la Couture avec cinq hommes, lequel en vertu de l’ordre de son General, s’y transporta par les terres, & étant arrivé à la Baye il en prit possession. Il prit hauteur pour cet éfet à un endroit où il planta une Croix. Il mit en terre au pied d’un gros arbre les armes du Roi, gravées sur du cuivre, envelopées entre deux plaques de plomb, & de l’écorce par-dessus.

VII. LETTRE.

Dans cette lettre, Bacqueville énumère les nations avec lesquelles ses compatriotes et lui sont entrés en contact durant leur séjour au fort Nelson, dans la baie d’Hudson, à l’automne 1697. Parlant de ceux qu’on appelait « Attimospiquaies » (les Tlichos), il mentionne que les Français ont appris de ceux-ci qu’un détroit relie la mer glaciale à celle du sud (l’océan Pacifique).

[177] […]

            Les Attimospiquaies. Ce mot signifie côte de chiens. L’on n’a pas encore eû un commerce ouvert avec eux, parce qu’ils n’osent passer sur les terres des Maskegonehirinis, avec qui ils sont en guerre. […] L’on aprend de ces gens là qu’il y a un détroit, au bout duquel est une mer glaciale qui a communication à celle du Sud.

Après avoir dressé la liste des nations qui se rendent au fort Nelson lors du séjour qu’il y fait, Bacqueville décrit de façon détaillée comment se passe le commerce des pelleteries avec les Premières Nations. Il décrit comment, à leur arrivée, les délégations entrent en contact avec les occupants du fort, puis les échanges et les cérémonies qui s’ensuivent. 

[178] […]

            Lors que les Sauvages sont prêts de décendre [au fort Nelson], l’on choisit […] quelques chefs qui viennent lier commerce de la part de la Nation. Je ne saurois [179] faire un juste dénombrement de la quantité de Sauvages qui décendent, parce qu’il y a des années qu’ils sont occupez à la guerre, ce qui les détourne de la chasse. Il peut y arriver ordinairement mille hommes, quelques femmes & environ six cens canots. Ils ont, Monsieur, cette politique qu’ils ne prennent point leur poste en arrivant, que quelqu’un ne leur ait limité auparavant un endroit. Et lorsqu’ils sont à une certaine distance du Fort, ils se laissent aller insensiblement au courant, afin que l’on ait le temps de les apercevoir, & ils font ensuite des cabanes sur le bord de la riviere.

            Le Chef d’une Nation entre au Fort avec un ou deux de ses Sauvages les plus qualifiez. Celui qui commande dans cette place leur fait d’abord present d’une pipe & du tabac. Ce Chef lui fait un compliment fort succint, le priant d’avoir quelque consideration pour sa Nation. Le Commandant l’assure qu’il en sera satisfait. Le Chef ayant fumé fort de sang froid sans prendre congé de qui que ce soit. L’on ne s’en formalise même pas. Il assemble ses gens, leur fait le recit de l’acueil qui lui a été fait, & rentrant ensuite au Fort fait present au Commandant de quelques Pelleteries, le priant derechef [180] d’avoir en mémoire sa Nation ; c’est, Monsieur, leur expression ordinaire, & de ne point traiter ses marchandises aussi cher qu’aux autres nations, car c’est à qui aura bon marché. Le Commandant le rassure de sa bienveillance, lui fait encore present de pipes & de tabac pour faire fumer tous ses députez. La traite se fait après hors du Fort par une fenêtre grillée, car l’on ne souffre point que le commun des Sauvages y entre. Lors qu’elle est faite avec le Chef d’une Nation, on lui fait un festin hors du Fort. L’on aporte une grande chaudiere sur l’herbe dans laquelle il y a des pois, des prunaux, & de la melasse. Lorsque les Sauvages sont assemblez, une personne de la part du Commandant les voyant dans cette situation, les prie de continuër toûjours la même alliance, presente le calumet au Chef, & fait fumer tous les autres. Après que ce repas est fait, on les prie de faire une danse ; ce qu’ils font avec plaisir. Le Chef commençant le premier, dit un air sur le champ sur l’agreable acueil qui lui a été fait. On lui donne à son départ du tabac pour faire fumer ceux des autres nations qu’il rencontrera, & les engager de venir faire la traite, en cas qu’elles ne soient point encore venuës. Le tabac est le present [181] le plus considerable dont on puisse les régaler. Tel a été l’usage pratiqué par les François, qui ont été maîtres du Fort de Nelson, auparavant que Sa Majesté y ait envoyé nôtre Escadre.

IX. LETTRE.

L’auteur traite des croyances des Innus (appelés autrefois les Montagnais par les Français), en les représentant, dans une discussion, sous un « ils » collectif. L’interlocuteur missionnaire presse les Innus de questions sur leurs croyances, puis en vient à des considérations sur la foi chrétienne. Les premières missions établies parmi eux par le père Denis Jamet en 1615 sont ensuite évoquées.

[206] […] Les Montagnais habitent ces quartiers [Saguenay]. Ils regardoient autrefois les autres Nations avec mépris, s’estimant les vrais Gentilhommes du païs. Ils étoient superstitieux au dernier point, attachez à leurs Jongleries, & sans forme d’aucune Religion. Quand on leur demandoit qui avoit fait le Ciel & la terre ? Ils ne pouvoient dire qui en étoit l’Auteur. « Si nous y avions été, nous en pourrions sçavoir quelque chose », répondoient-ils. Pour la terre c’est Michaboche qui l’a faite. Ils rendoient raison de sa création avec un mélange de fable qui ressentoient quelque chose du Deluge. Ils croyoient qu’il y avoit certains esprits dans l’air qui ont la puissance de [207] prédire les choses, & lorsque l’on vouloit leur donner la connoissance du vrai Dieu, à qui nous devions demander tous nos besoins, ils répondoient qu’ils voudroient bien le connoître, pour sçavoir s’il auroit le pouvoir de leur donner des Orignaux & des Castors. La conversion de ces peuples a été l’ouvrage du Ciel par les soins des zélez Missionnaires.

            Dans la distribution des premieres Missions que le Père Denis Jamai, premier Superieur des Recollets, établit dans la Nouvelle-France, avec Mr Champlain, le Père Jean Dolbeau fut choisi pour annoncer l’Evangile à ces Peuples. Il bâtit dans ces quartiers un petit logement où il ménagea une Chapelle en manière de Cabane, pour y assembler les Sauvages. Il acquit en très peu de temps l’intelligence & l’usage de la langue de ces Barbares.

            Il soûtint de grands travaux par tous les soins qu’il se donna à chercher ces peuples & à les visiter dans les lieux où ils étoient quelquefois assemblez (car ils sont errans & vagabonds, n’ayant point de demeure fixe). Il poussa même jusques aux Betsiamistes, Papinanchois, & Eskimaux, arborant par tout le signe du salut, de sorte que beaucoup d’années après on [208] a trouvé des marques du zèle de ce premier Missionnaire.

L’auteur évoque les stratégies et les ruses politiques dont les Wendats (appelés autrefois Hurons par les Français) ont fait preuve lors des relations qu’ils ont entretenues avec les Français. Les Wendats, après la « destruction » de la « Huronie », se sont exilés à la Lorette, près de Québec.

[226] […]

            Il y en a de la même Nation qui demeurent à Michilimakinak parmi les Outaoüaks. Ils sont du nombre de nos alliez. Ils nous ont cependant fort embarrassé dans ces dernieres guerres contre les Iroquois & les Anglois. Ils souhaitoient l’alliance des Anglois pour pouvoir établir un commerce ouvert avec eux, se persuadant qu’ils en tireroient plus de profit de celui-ci, qu’avec les François, dont ils [227] ont toûjours trouvé les marchandises plus cheres, & ils étoient bien-aises en même tems d’avoir pour amis les Iroquois, afin de n’être pas inquietez dans leur chasse, & dans les mesures qu’ils vouloient prendre avec les Anglois. Le Baron qui a été un des plus politiques Chefs de cette Nation, nous a donné bien de la peine par toutes ses ruses & ses stratagêmes. Tantôt il étoit de nos amis, & tantôt il renversoit tous les projets des autres alliez qui ne respiroient que la destruction des Iroquois. On peut dire qu’ils sont extrêmement politiques, traîtres dans leurs mouvemens, & extrêmement orgueilleux. Ils ont beaucoup plus d’esprit que les autres Sauvages. Ils sont genereux, ils ont de la delicatesse dans leurs entretiens, ils parlent avec justesse, ils sont insinuants, & il est rare qu’ils soient la dupe de qui que ce soit. Le Christianisme a beaucoup corrigé de leurs defauts dans ceux de Lorette, qui vivent avec une grande subordination à leurs Missionnaires.

X. LETTRE.

François de Montigny arrive à l’embouchure du Mississippi en 1699. La plupart des nations qui y vivent sont en guerre. Au dire de l’auteur, le désir de commercer avec les Français aurait incité les nations ennemies des Natchez, alliés des Français, à vouloir la paix. Montigny parvient à encourager la paix parmi les Natchez, les Tonicas et les Taensas.

[238] […]

            Nous aprîmes avec plaisir, il y a un an, le progrès que fit Mr de Montigni Grand Vicaire de Monsieur l’Evêque de Quebec dans le Missisipi, par tous les soins qu’il se donna à y publier l’Evangile. Il a visité insensiblement ce fleuve en très peu de temps, jusques à l’embouchure où il a trouvé le Fort de Maurepas. Nous ne voyons point de François après Monsieur de la Sale qui ait fait cette découverte si heureusement, au travers de tant de nations qui y sont établies. Tout y est en guerre. Quelques nations commencent cependant à vivre en bonne intelligence par son entremise.

            Ces peuples comprennent assez que la [239] paix est un moyen pour vivre plus heureux, & que pour acquerir cette tranquilité il faut quelquefois calmer les justes ressentimens que l’on peut avoir contre son ennemi pour qu’il donne une satisfaction qui ôte tout ombrage.

            Depuis qu’ils ont apris qu’il y a un nouvel établissement François au bas du fleuve d’où ils peuvent tirer plusieurs avantages, ils ne respirent que les occasions d’y pouvoir aller ; mais les Natchets qui ont guerre avec quantité de nations du haut du fleuve, sont un grand obstacle pour en permettre le commerce.

            La passion qu’ils ont d’être instruits des Misteres de notre Religion a dissipé leurs partis contre les Tonicas, les Taensas, & plusieurs autres nations, dans l’esperance qu’ils ont que ce Missionnaire doit passer une partie de l’année chez eux. Il se chargea d’assurer ces peuples de leur part, qu’ils vouloient vivre dorénavant dans une parfaite union.

            Cette Nation est la plus nombreuse du fleuve.

            Elle habite des côteaux qui ne sont jamais inondez.

            Le Missisipi a cela d’incommode, qu’il se déborde fort loin dans les terres.

            Les Natchets executerent leur parole [240] trois jours après qu’il fut arrivé chez les Taensas, ausquels ils envoyerent des Députez que l’on reçût avec tout l’acueil possible. On les conduisit avec ceremonie vis-à-vis la porte du Temple où le Grand Chef & les principaux de la Nation les reçûrent. Ils presenterent au Temple six robes de Rats musquez bien travaillées.

            Un ancien qui étoit comme le Grand Prêtre, harangua à l’entrée sur une petite hauteur, adressant la parole à l’Esprit, & exhortant les deux Nations à oublier le passé & à vivre dans une paix inviolable.

XI. LETTRE.

On revient sur les premières années de la colonisation française en Amérique, où, vers 1600, les Français auraient trouvé deux grandes Nations en guerre : les Algonquins et les Haudenosaunee (Iroquois). L’auteur expose comment se sont formées les premières alliances entre Français et Algonquins et comment la France entra en guerre avec les Haudenosaunee.

[294] […]

            D’autres Nations qui étoient aux environs de Tadoussac & les Montagnais du Saguenai, dont le païs étoit rempli de quantité de belles Pelleteries, furent cause que les François y bâtirent un Magasin pour en faire le commerce. Ces peuples qui parloient tous la langue Algonkine, avec quelque difference neanmoins de prononciation, étoient fort dociles, & l’on n’en recevoit que de l’honnêteté. Ils se joignirent aux François, & les Algonkins qui continuoient toûjours de faire la guerre aux Iroquois, ayant eû connoissance des François, furent à la fin contraints de quitter leur païs pour se mettre à couvert des partis des Iroquois qui étoient devenus aussi habiles qu’eux sur le fait de la guerre.

            Les Algonkins qui avoient rallié les Nations [295] avec lesquelles ils avoient fait la Paix, allerent chercher les Iroquois dans leur païs. Ils nous attirerent une guerre contre eux, parce que s’étant déclarez nos amis, nous nous trouvions obligez de leur fournir des armes pour soûtenir l’établissement de la nouvelle Colonie.

Au cours des années 1640, les actes guerriers du chef algonquins Piskaret face aux Haudenosaunee auraient poussé ces derniers à demander la paix aux Français et à leurs alliés. On voit ensuite comment cette paix s’est déroulée.

[298] […]

            Lorsqu’il falut se battre, Piskaret fit un mouvement pour se trouver enveloppé. Les Iroquois à l’envi des uns & des autres s’écarterent avec trop de précipitation. Les Algonkins prêts à faire feu, chanterent leurs chansons de mort, feignans de se rendre ; mais ils firent tout à coup leur décharge par ordre qu’ils reïterent trois fois, reprenant d’autres armes. […]

[302] […]

            Les Iroquois qui étoient continuellement harcelez, nous vinrent demander la paix, & aussi aux Algonkins & aux Hurons, qui étoient nos alliez, lesquels ne faisoient qu’un corps. Ils demanderent des PP. Jesuites qui étoient bien aises de profiter d’une occasion si favorable pour introduire l’Evangile parmi ces Nations. […]

[303] […]

            Ils laisserent donc les François paisibles, qui d’ailleurs n’étoient pas trop en état de secourir leurs alliez. Ils firent courir le bruit qu’ils viendroient voir leur Père Onontio, pendant l’Hiver. Ces sortes de visites se font avec éclat. Ils assemblent un gros de mille à douze cens hommes. [304] Ils prennent souvent le prétexte de venir faire la traite ; mais on se tient sur ses gardes.

XII. LETTRE.

Samuel de Champlain gagne l’estime des Algonquins en combattant les Haudenosaunee lors d’une excursion en leurs territoires en 1609. Sont évoqués les combats menés par Champlain de façon détaillée, en relevant notamment les réactions des Haudenosaunee face aux tirs d’arquebuses des Français.

[313] […] Le Fort de Sorel est à l’embouchure [314] de la riviere de Richelieu, qui se décharge dans le fleuve saint Laurent. C’est par cette riviere que l’on apelle encore la riviere des Iroquois, où les premiers François accompagnez des Montagnais & des Algonkins les ont été chercher jusques dans leur païs pour leur livrer combat.

            Monsieur Champlain qui a été le premier Gouverneur du Canada, voulant donner à ses alliez des preuves de son estime & de la valeur de la Nation Françoise, se mit à leur tête, il entra dans cette riviere & poussa jusques à un lac qui porte aujourd’hui son nom.

            Mais avant de vous parler de ce combat, il faut vous representer, Madame, de quelle manière les Algonkins disposerent l’ordre de bataille. Ils consultent ordinairement leurs Jongleurs ou Devins, pour sçavoir l’évenement de leurs entreprises, ce ne sont que des fourbes & des Imposteurs qui ne laissent pas de rencontrer quelquefois juste, car l’on tient que le Manitou* (*Le diable) leur parle.

            Après qu’ils eurent apris à peu près le succès qu’ils pouvoient esperer, les Chefs prirent des bâtons de la longueur d’un pied autant qu’il y avit de Combattans, & en firent de plus gros pour marquer ceux [315] que l’on choisiroit pour Chefs. Le grand Chef arrangea tous ces bâtons en rase campagne, selon son caprice, & montra à ses gens le rang & l’ordre qu’ils devoient tenir dans le combat, par les mouvemens qu’il faisoit avec ces bâtons. Les Chefs de guerre & les autres fort attentifs sur lui se mirent en ordre, & se mêlant les uns parmi les autres, reprirent leur rang ; ce qu’ils firent jusques à trois fois pour en savoir mieux l’exercice. Toutes ces mesures prises on continua la route, & on n’eut pas plutôt doublé un Cap du Lac Champlain, que l’on découvrit les Iroquois qui venoient en guerre, ce ne fut pour lors que des cris & des huées de part & d’autre. Monsieur de Champlain fit tenir les canots un peu au large. Les Iroquois mirent pied à terre & commencerent à abatre des arbres avec des haches de pierre, entre lesquels ils se barricaderent. Nos Algonkins arrêterent leurs canots avec des perches, à la portée d’une flèche de leurs barricades, & détacherent du monde pour leur demander s’ils vouloient se battre, les Iroquois répondirent qu’il faloit attendre le jour pour se mieux connoître. Toute la nuit se passa en danses & chansons de guerre, mêlées d’une infinité d’injures & de reproches que l’on [316] se fit de part & d’autre. Mr. de Champlain qui avoit mis des François dans chaque canot ne parut point, crainte d’être aparçû des ennemis. Le jour étant venu on fit la décente en ordre de bataille. Les Iroquois qui étoient environ deux cens hommes, sortant de leurs retranchemens marcherent à petit pas, avec un air tout à fait grave, ayant à leur tête trois grands Chefs, qui avoient des panaches sur leurs têtes. Les Algonkins n’eurent pas plûtôt débarqué qu’ils coururent deux cens pas au devant des Iroquois, ils apellerent dans le moment Mr. de Champlain par de grands cris & s’ouvrirent en deux pour lui donner passage. Il se mit à leur tête, marchant vingt pas devant, pendant que les François avoient coupé dans le bois devant le jour. Cet objet nouveau surprit les Iroquois, ils firent alte pour le considerer. Mr. de Champlain voyant qu’ils balançoient à tirer, coucha en jouë son arquebuse qui étoit chargée à morte charge, jetta par terre deux de ces Chefs & blessa un troisième. Ce ne fut aussi-tôt que des cris affreux de la part des Algonkins, les flèches volerent tout d’un coup de part & d’autre. Les Iroquois ne pouvoient comprendre qu’étans couverts de cuirasses tissuës de fil de coton, & de bois à l’épreuve [317] de la flèche, leurs Chefs avoient pû tomber morts si subitement. Mr. de Champlain rechargea son arquebuse, & donna encore dans le corcelet du troisième qu’il jetta à la renverse. Le combat s’opiniâtra ; mais les Iroquois perdant courage de voir leurs gens tuez si vîte, dont les plaies leur paroissoient si extraordinaires, prirent la fuite, & abandonnerent le champ de bataille. On se saisit de douze guerriers, on fit un grand butin de bled d’Inde, de flèches, carquois & d’haches d’armes ; on dansa & on chanta pendant trois heures la chanson de la victoire. Tel fut le premier combat où nos alliez connurent l’utilité qu’il y avoit d’être de nos amis.

Après la victoire des Français, on relate les supplices que les alliés autochtones auraient fait subir à leurs prisonniers, ainsi que la réaction de Champlain et des siens. On voit ensuite comment les lois de la guerre chez les peuples autochtones ont influencé la manière des Français de s’y comporter. 

[317] […]

            Ce n’est pas, Madame, la coûtume de remporter une victoire sans qu’on ne la signale encore par des marques authentiques. Les Algonkins firent un discours aux prisonniers, par lequel ils leur reprocherent toutes les cruautez qu’ils avoient exercées contr’eux en differentes actions, & en firent chanter un pour voir s’il auroit du courage pendant qu’on allumoit un grand feu pour le brûler. Il dit sa chanson de mort d’un ton assez triste, car il est ordinaire que ces Guerriers se laissent brûler sans jetter une larme. Chacun [318] prit son tison & le lui passoit sur le corps, avec une tranquilité aussi grande que feroit un Peintre qui couche ses couleurs sur un tableau, ils lui donnoient quelquefois du relâche pour lui laisser prendre haleine ; & lui jettoient de l’eau pour le rafraichir ; ils lui brûlerent le bout des doigts, ils lui enleverent la peau de la tête, lui faisant dégouter de la gomme toute chaude & lui percerent les poings, dont ils tiroient les nerfs avec des bâtons. Ce suplice eut duré plus long-tems si Mr. de Champlain n’en eut témoigné de l’indignation. Ils lui casserent la tête d’un coup d’arquebuse. Ils ne voulurent pas en demeurer là ; ils lui ouvrirent le ventre, jetterent ses entrailles dans le lac, lui couperent la tête, les bras & les jambes, & se reserverent la chevelure, le cœur fut mis en plusieurs petits morceaux qu’ils firent manger à un de ses freres & à ses camarades. Ce suplice n’est pas extraordinaire parmi eux ; ce sont les loix de la guerre, & lorsque les Iroquois nous prennent des prisonniers, ils leur font subir le même sort. Nous avons eû cependant trop d’indulgence pour les leurs, ils en ont abusé, & ils ont crû que c’étoit un effet de notre timidité. Ce qui nous a obligé dans la suite d’user de represailles en toute rigueur.

En 1693, dans le contexte des grandes campagnes françaises lancées contre les Haudenosaunee, près de 600 hommes, des Français et des Autochtones des diverses nations alliées, se mettent en marche pour faire la guerre aux nations ennemies.

[319] […]

            Les Iroquois du Saut & de la Montagne de Montreal, nos Concitoyens, dont je vous parlerai dans la suite, firent tout ce qu’ils pûrent pour engager les Aniers de se joindre à eux, pour reconnoître & adorer ensemble le veritable Dieu du Ciel & de la terre, ou pour me conformer à leur expression, afin de faire ensemble la priere. Ceux-ci firent aussi de leur côté tous leurs efforts pour les détourner de prendre si à cœur les intérêts des François. Nos Iroquois ne pouvant rien gagner sur l’esprit de ceux-ci, vinrent à d’autres extrêmitez, & jurerent en même tems leur perte.

            On fit pour cet effet en 1693 un parti [320] de six cens hommes, composé d’habitans, de soldats, des Algonkins des Trois-Rivieres, des Hurons de Lorette, des Abenaguis du Saut de la Chaudiere & de nos Iroquois, commandé par Messieurs Mantet, Courtemanche, & la Nouë, trois Officiers subalternes.

            On partit le vingt-cinq Janvier de la Prairie de la Magdeleine, nos François couperent dans les terres pour se rendre au lac Chambli pendant que les Sauvages chasserent chemin faisant, car c’est l’usage d’en agir ainsi, lors que l’on va en guerre. Les fatigues du voyage furent grandes. Il falut passer à travers les forêts, marcher en raquetes, coucher sur la nége, chacun portant ses munitions de guerre & de bouche. On ne fait point ici la guerre autrement, à moins que le Gouverneur general ne marche à la tête de tout le païs en canots & en bâteaux.

Alors que les campagnes militaires se poursuivent, en février 1693, deux forts kanien’kehá:ka (agniers) sont pris par les Français et leurs alliés autochtones. Les troupes sont aux prises avec une multitude de prisonniers kanien’kehá:ka. Les guerriers autochtones alliés, pour la plupart des Haudenosaunee convertis, ont l’ordre de tuer ces prisonniers, mais ils refusent de s’exécuter par sympathie pour leurs semblables. Le bataillon se retrouve encombré par le grand nombre de prisonniers.

[320] […]

            On arriva le 16 Février à la vûe d’un des petits Forts des Aniés. La Noüe s’en rendit maître, & Mantet fit main basse sur un autre, & on les brûla tous deux. Courtemanche gardoit les prisonniers que l’on avoit faits dans les bois. On alla deux jours après à un troisième Fort de plus grande consequence, où l’on entendit la nuit un grand bruit. La Noüe crût qu’il [321] étoit découvert. C’étoit un parti de quarante Guerriers qui chantoient leurs chansons de mort, pour se disposer à se rendre chez les Onneyouts, autre Nation Iroquoise qui formoient aussi un autre parti. Les Aniés qui n’avoient pû encore apprendre que deux de leurs Forts venoient d’être pris, furent bien étonnez d’entendre tout-à-coup dans le temps le plus tranquille un bruit d’armes à feu, c’étoit à qui sortiroit de sa cabane pour sçavoir ce que c’étoit. On avoit eu le secret d’ouvrir les portes du Fort, les Aniés se mirent aussi-tôt en état de se battre, trente de nos Sauvages perirent au premier abord, la hache d’armes à la main ; mais quelque resistance que les Aniés pussent faire il falut succomber. On mit le feu aux pieux du Fort, aux cabanes, aux vivres, à tout ce que l’on ne pouvoit emporter, & l’on fit main basse sur trois cens Guerriers.

            Nos Sauvages se recompenserent bien des peines & des fatigues qu’ils avoient eu pendant le voyage, ils bûrent tant d’eau-de-vie qu’ils oublierent aisément le passé. Nos François representerent en vain à nos Sauvages qu’il faloit casser la tête à tous ces prisonniers, ils s’embarasserent même peu de ce que Mr. le Comte de Frontenac leur en avoit donné l’ordre, & [322] comme ils ne se laissent ordinairement gouverner que par leur caprice, & selon les mouvemens de leur interêt, qu’ils ne connoissent pas toûjours bien, il n’y eut pas moyen de les y resoudre. L’Iroquois Chrétien ne pardonne ordinairement non plus à l’Iroquois, notre ennemi, qu’un Algonkin pardonneroit à celui-ci. Chose étrange La Plaque Chef de guerre de la montagne de Montreal tombant un jour sur son Père dans un combat, lui dit. « Tu m’as donné la vie, je te la donne aujourd’hui ; mais ne te retrouve plus sous ma main, car je ne t’épargnerois pas ».

            Il fallut donc partir avec tous ces prisonniers que l’on mit au milieu de la marche, les François les plus alertes étant à l’arriere-garde. Un Sauvage donna avis que les Anglois les poursuivoient en toute diligence, les François se trouverent embarrassez plus que jamais. On pria derechef nos alliez de précipiter la marche, pour n’être pas obligez de se retrancher au milieu des bois où les ennemis pouvoient nous affamer. Il n’y eut pas moyen d’en être écouté. On fit à la hâte un Fort à quatre Bastions entassé d’arbres les uns sur les autres, entourez de pieux. Plusieurs Sauvages & François voulurent aller au-devant des ennemis pour les empêcher [323] de se fortifier. Ils les pousserent jusques à trois fois d’un retranchement où ils avoient fait alte ; mais l’on battit la retraite très-mal à propos, ce qui causa du desordre.

En 1692, Mademoiselle de Verchères qui parvient à déjouer une attaque de grande ampleur des Haudenosaunee et à sauver le Fort Verchères.  

[324] […]

            Tout le Canada étoit dans des allarmes continuelles à cause des irruptions frequentes [325] que les Iroquois faisoient dans le Gouvernement de Montreal. Il y eut un parti de quarante à cinquante Guerriers qui entourerent le Fort de Vercheres en l’année 1692. Ils étoient cachez dans de petits buissons aux environs, ils n’eurent pas plutôt fait leurs cris de guerre, qu’ils donnerent précipitamment sur vingt-deux habitans qui travailloient à la campagne. Cette Demoiselle qui n’étoit qu’à deux cens pas du Fort, sur le bord du fleuve saint Laurent voulut s’enfuir. Deux Iroquois tirerent en même temps sur elle qui la manquerent. Il y en eut un autre qui la poursuivit jusques à l’entrée du Fort où il crût l’avoir arrêtée par son mouchoir de col qui lui resta dans les mains. Elle conserva assez de presence d’esprit pour fermer la porte du Fort sur l’Iroquois qui n’osa risquer d’y entrer à cause du bruit qu’il y entendoit. Toutes les femmes qui voyoient enlever leurs maris sans espoir que l’on pût les sauver, faisoient des cris pitoyables, penetrées de douleur de ce qu’ils seroient infailliblement brûlez par ces Barbares ; il est vrai qu’il n’y en eut que deux d’exempts de ce suplice. Mademoiselle de Vercheres prévoyant d’ailleurs, que toutes ces lamentations pourroient faire connoître aux Iroquois [326] qu’il n’y auroit personne à garder le Fort (car il n’y avoit pour lors qu’un Soldat) renferma toutes ces femmes. Elle monta aussi-tôt sur un Bastion où étoit le Soldat, elle ôta ses coëfures & mit un chapeau sur sa tête, & un fusil sur l’épaule, faisant plusieurs mouvemens militaires à la vûë des Iroquois, leur donnant à connoître par là que l’on étoit sur la défensive, & faisant même feu sur eux. Comme ils persistoient à entourer le Fort, rangeant la nuit les palissades, elle chargea elle-même un canon de huit livres de bale, s’étant servie d’une serviette pour tapon qu’elle tira sur eux. Ce coup les épouvanta de fraieur, il rompit toutes leurs mesures & en même temps fit un signal à tous les Forts Nord & Sud du fleuve depuis S. Ours jusques à Montreal, dont le circuit est de plus de vingt lieuës, de se tenir sur leurs gardes. Chaque Fort se répondant donc de l’un à l’autre au premier signal de celui de Vercheres, jusques à Montreal, on détacha cent hommes pour lui donner du secours, qui arriva peu de temps après que les Iroquois se furent éclipsez dans les bois.

            Je ne peux aussi passer sous silence l’action que fit Madame sa mere deux ans auparavant. Les Iroquois causant pour lors [327] beaucoup de desordres à la côtes du Sud du Gouvernement de Montreal, vinrent à Vercheres. Cette Dame s’ennuyant de se voir investie dans son Fort, se jetta dans une Redoute qui en est separée de plus de cinquante pas. La mort d’un nommé l’Esperance qui y fut tué d’un coup de fusil par un Iroquois, l’obligea de ne pas perdre de temps, parce qu’il ne restoit plus que deux ou trois personnes. Elle prit son fusil, de la poudre & des bales, se rendit à la redoute à la faveur d’un chemin couvert. Elle n’y fut pas plûtôt qu’elle se battit avec toute l’intrepidité que le plus aguerri soldat auroit dû faire. Le choc dura deux fois vingt-quatre heures, & Mr le Marquis de Crisafi vint à son secours, qui manqua d’un moment les Iroquois qui avoient quitté prise.

Description de la bataille du fort de La Prairie-de-la-Magdeleine qui s’est déroulée en 1691 sous les ordres de Monsieur de Vallerene. Elle opposait les Français et leurs alliés autochtones aux Haudenosaunee et à leurs alliés anglais.  

[328] […]

            Le Fort de la prairie de la Magdeleine qui est tout vis-à-vis Villemarie, (c’est la ville de Montreal) me donne lieu de vous donner une idée d’un des plus rudes combats qui se soit donné dans le Canada.

            Monsieur de Callieres qui étoit pour lors Gouverneur de Montreal, ayant reçû des avis que les Iroquois n’attendoient [329] que le moment de faire des courses de toutes parts, jugea qu’ils attaqueroient Chambli, où ils avoient déjà eu cinq de leurs Espions tuez par de nos Algonkins, où qu’ils couperoient à travers les bois pour tomber sur la Prairie de la Magdeleine. Il détacha pour le premier endroit Mr. de Vallerenne ancien Capitaine, & trois autres avec Routine Chef des Themiskamingues, des Habitans, des Hurons de Lorette, & quelques Iroquois du Saut & de la Montagne de Montreal. Le fameux Aurioüaé dont je vous parlerai dans la suite étoit aussi de la partie. […]

[330] […]

            Monsieur de Vallerene qui avoit été jusques alors dans l’inaction, voulut aussi donner aux Sauvages des preuves de son experience. Il poursuivit les ennemis à la piste, à la tête de cent quatre-vingt hommes. Aussi-tôt qu’il les eût joint, il leur livra combat. Il fit un retranchement à la [331] faveur de deux gros arbres renversez par terre, il fit ranger tout son monde en ordre. Les ennemis qui n’observoient point d’ordre dans leur marche, crûrent les intimider beaucoup par les hurlemens qu’ils vinrent faire à la portée du pistolet. Trente de nos gens tomberent aussi-tôt sur eux. Les Aniés & les Anglois revinrent par trois fois à la charge. Les Loups leurs alliez plierent. Routine fit paroître beaucoup d’ardeur, & voulant les entourer, il fut lui-même repoussé. Il falut en venir aux mains de part & d’autre. Les ennemis eurent d’abord tout l’avantage sur nous, parce que nos jeunes Habitans qui n’étoient pas encore bien aguerris, furent ébranlez.

            Monsieur de Vallerene voyant qu’il étoit beaucoup inferieur en nombre, montra une contenance si fiere, que nos Chefs Sauvages ranimerent leurs gens avec une telle intrepidité, qu’après s’être acharnez pendant deux heures contre les ennemis, ils leur firent abandonner le champ de bataille, s’emparerent de leurs Drapeaux & du Bagage, & les poursuivirent dans des païs marécageux, entrecoupez d’arbres renversez, jusques à ce que se trouvant eux-mêmes accablez de fatigues, Mr. de Vallerene fut contraint de faire faire alte [332] & de se retrancher par un grand abbatis d’arbres. La déroute des ennemis fut donc generale, & l’on ne rencontroit dans les bois que des traces de sang.

            Les Aniés eurent du malheur plus que les autres, car il n’en réchapa que vingt de cent qu’ils étoient. Les Loups qui avoient plié d’abord ne perdirent pas tant de monde. Les Anglois perdirent deux cens hommes, outre quantité de blessez. Nous perdîmes dans cette attaque & à la Prairie quarante hommes, & autant y furent blessez.

Bacqueville parle du retour au Canada d’Ourehouare (Aurioüaré), un chef Gayogohó:no[4], dont la capture et le transfert en France, en 1687, ont engendré de violentes représailles. Lorsqu’en 1689, Frontenac est nommé pour la seconde fois gouverneur de la Nouvelle-France, il ordonne le rapatriement d’Ourehouare. Ce dernier, au fil du temps passé auprès des Français, s’y est lié d’amitié ; une fois revenu à Québec, il fait acheminer chez les siens huit colliers portant sa parole, où il exprime son désir de ne pas retourner en son pays et son affection pour les Français. À partir de ce moment, il demeurera fidèle aux Français et les aidera grandement dans l’effort de guerre jusqu’à sa mort en 1697.

[332] […]

            Je dois vous parler ici du fameux, grand Chef de guerre, le fidelle ami de feu Mr. le Comte de Frontenac. Il se signala beaucoup dans cette occasion, & eut la meilleure part à cette Victoire avec Mr. de Vallerene.

            Aurioüaé, qui étoit le Chef des Onneyouts, fut arrêté au Fort Frontenac en 1687 avec quarante Guerriers, dans un Festin qu’on leur fit exprès. On avoit sujet de se plaindre des Tsonnontoüans, qui malgré la Paix pilloient indifferemment tous les François qui alloient en traite chez nos Alliez. On les fit passer en France, où ils furent mis aux galeres. Monsieur de Frontenac revenant pour la seconde fois en Canada, representa à la [333] Cour que si on lui rendoit Aurioüaé, son arrivée pourroit faire quelque impression sur sa Nation, & que sa presence calmeroit beaucoup les esprits qui étoient fort irritez de cet enlevement.

            Aurioüaé ne fut pas plutôt à Quebec, qu’il inspira au Comte de Frontenac d’envoyer aux Iroquois quatre Députez, pour les avertir qu’ils étoient tous deux de retour : il les exhortoit d’envoyer quelqu’un saluër leur Père qu’ils avoient perdu depuis si longtemps, & de le remercier en même temps des bontez qu’il avoit eû pour eux en les faisant délivrer de l’esclavage. Les cinq Nations Iroquoises envoyerent en Ambassade Gagniêgoton, qui presenta cinq Colliers au Comte de Frontenac ; & Aurioüaé les chargea de son côté de huit Colliers qu’il prononça lui-même. […]

Le Député qui porta la parole d’Aurioüaé, parla aux Iroquois en ces termes.

« Le premier Collier.

            Est pour essuyer les pleurs des cinq Cabanes (ce sont les cinq Nations Iroquoises) & leur faire sortir de la gorge ce qui pourroit y être resté de mauvais sur les méchantes affaires qui se sont passées, & pour essuyer le sang dont ils sont couverts.

Le second Collier doit être divisé en deux.

            La premiere moitié est pour leur témoigner la joye qu’Aurioüaé a eû d’apprendre que les Outaüaks ont promis de ramener aux Tsonnontoüans les prisonniers qu’ils avoient ; l’autre moitié pour leur dire qu’il est bien aise qu’ils l’ayent averti de dire à Onontio qu’ils avoient recommandé à [335] leurs gens qui étoient partis des l’Automne pour aller en guerre, de conserver la vie aux prisonniers qu’ils pourroient faire sur les François, & qu’Onontio lui a promis de son côté que si les François en faisoient quelques-uns des leurs, ils en useroient de même jusques à ce qu’il eut réponse des gens qu’il envoyoit aux cinq Nations.

Le troisième Collier.

            Remercie les cinq Nations d’avoir envoyé prier Onontio de le renvoyer avec ses Neveux sur les glaces, & les prie de mettre tous les prisonniers François entre les mains des Onnontaguez, afin que si les affaires s’acommodent ils les puissent rendre.

[…]

Le cinquième Collier.

            Est pour dire à toutes les Nations qu’il [336] desire voir des Notables à Montreal, qu’il est comme un homme ivre, & qu’il a perdu l’esprit de voir qu’ils n’envoyent personne pour le chercher, & qu’il souhaiteroit que ceux qui avoient accoûtumé de faire les affaires avec lui, vinssent afin qu’ils puissent connoître la bonne volonté qu’Onontio à pour toute la Nation, & les bons traitemens que lui & ses Neveux en ont reçû depuis qu’ils lui ont été remis entre les mains.

[…]

Le septième Collier.

            Pour leur dire que c’est à sa priere qu’Onontio a envoyé pour accompagner ses gens le Chevalier d’O, un des plus considerables Officiers qu’il eut, qui même est fort connu d’eux, que ce Collier est aussi pour les exhortter à ne point écouter les Anglois qui leur ont renversé l’esprit, & à ne se point mêler dans leurs affaires, n’y être en peine de ce qu’Onontio a commencé à les châtier, parce que ce sont des Rebelles à leur Roi legitime, que le Grand Onontio de France protege, (ils [337] apellent ainsi le Roi) que cette guerre ne les regardent point, qu’ils peuvent bien connoître par ce que les François ont fait en enlevant Corlard, où ils n’ont fait aucun mal aux gens de leur Nation, qu’ils ont renvoyez, sans même en vouloir retenir de prisonniers.

Le huitième & dernier Colliers.

            Est pour dire que lui Aurioüaé est frere de tous les François, mais particulierement de Colin, qui a eû un très grand soin d’eux pendant leur voyage de France, & depuis leur retour en ce païs, qu’ils ne font tous deux qu’un même corps, & que ne voulant point les aller trouver, à moins qu’ils ne le viennent querir, quoi qu’il soit en pleine liberté de le faire, il le sépare en deux, & leur en envoye une moitié pour les engager de le venir trouver en toute assurance, puisque ils seront aussi libres que lui ; qu’il ne veut point quitter son père auquel il veut être toûjours uni. Qu’ils prennent donc courage & viennent à Montreal où ils le trouveront avec Onontio, qui conserve toûjours pour toute la Nation & pour lui la même amitié dont il leur a donné tant de marques pendant dix années ».

            Les Iroquois laisserent Aurioüaé à sa [338] liberté ; ayant fait tous leurs efforts pour l’engager de venir dans sa patrie ; mais son attachement aux François étoit si grand, qu’il ne voulut jamais s’en separer. Il déclara même la guerre aux Iroquois lors qu’ils prirent les armes contre nous, à la sollicitation des Anglois, il a porté lui seul le fer & le feu dans le centre de son propre païs, il étoit quelquefois quatre à cinq mois sans revenir à Quebec. On tiroit souvent d’assez mauvais préjugez de ces sortes d’absences. On le voyoit cependant revenir victorieux avec quantité de chevelures d’Iroquois, qui sont les marques les plus éclatantes de la valeur d’un homme : il mourut en 1697 après avoir donné dans toutes les occasions les plus grandes épreuves de sa fidelité. Mais lors qu’étant à l’article de la mort on lui dit que JESUS-CHRIST étoit mort pour le salut des hommes, après avoir été crucifié par les Juifs. « Que n’étois-je là », repartit Aurioüaé, « j’aurois vangé sa mort, & je leur aurois enlevé la chevelure ».

L’auteur évoque la mission d’évangélisation pour les Haudenosaunee de l’abbé François Vachon de Belmont, établie près de Ville-Marie au cours des années 1680. L’abbé y a fait construire une chapelle et environ 120 cabanes pour abriter les missionnés. Malgré ses prêches quotidiens et ses enseignements, le sulpicien rencontre des difficultés à empêcher le libertinage et l’abus d’eau-de-vie parmi les Haudenosaunee de la mission, nous dit Bacqueville.

[343] […]

            La maison de Mr l’Abbé de Bellemont de la maison de saint André en Dauphiné, qui est à un quart de lieuë de la Ville [de Montréal] est un des plus beaux endroits du païs. Il est de la Communauté de saint Sulpice. Il a dépensé plus de cent mille francs à former une Mission d’Iroquois, qui ont quitté leur païs pour adorer le vrai Dieu. Il en est le père & le soutien ; sa maison est un Fort de pierre à quatre Bastions, il a une Chapelle de cinquante pieds de long sur vingt-cinq de large, dont les murailles sont revêtues d’un lambris, sur lequel il y a plusieurs Ornemens, comme d’Urnes, de Niches, de Pilastres & de Pieds-d’Estaux, en façon de marbre rouge vené de blanc. Les cabanes des Iroquois qui sont plus de cent vingt, joignent ce Fort, & sont entourez de palissades. Mr de Bellemont qui sçait parfaitement bien leur langue, les instruit lui-même, il leur fait un catechisme les jours ouvriers après qu’ils ont entendu la Messe de grand matin. Ils se rendent le soir à la Chapelle, [344] où ils font la priere en commun, ils chantent les jours de Fête la grande Messe & les Vêpres en leur langue, il emploie tout son bien à l’entretien de cette Mission, qu’il a partagé en deux. L’autre moitié qui est de cent soixante personnes, est à quatre lieuës de la Ville, du côté di Nord. Les Chefs s’apercevant que le libertinage commençoit à corrompre les mœurs des jeunes Guerriers, par la proximité de la Ville, où ils s’amusoient à boire à l’excès, engagerent il y a un an Mr de Bellemont de faire une seconde Mission au Saut au Recolet, où les plus libertins demeurent, dont un Ecclesiastique prend le soin.

            Quelque policée que puisse être une petite Ville comme celle-ci, il est bien difficile d’y empêcher quantité d’abus qui se commettent, par une Nation qui est l’appui & le soutien de toute la Nouvelle France, que nous ne pouvons même trop ménager.

            Le penchant qu’ils ont à aimer l’eau-de-vie, les fait tomber dans de si grands excès, qu’ils ne sont plus maîtres de leur passion. J’en ai vû de cruels exemples, entr’autres un fils qui étoit ivre, donner des coups de coûteaux à son père : un mari s’en retourner ivre à sa cabane, & toute sa famille fuir à droit & à gauche pour [345] éviter d’être poignardez. L’Iroqois boit d’un propos délibéré pour avoir le plaisir de s’enivrer, & vendroit s’il pouvoit sa femme & ses enfans pour boire de l’eau-de-vie : quand il veut se vanger de son ennemi il s’enivre, & il est à couvert par-là du reproche que l’on pourroit lui faire en disant, « j’étois ivre, je ne sçavois pas ce que je faisois ».

            Il y a deux ans que je vis une bande de ces gens ivres courir après un Algonkin, qui se trouva fort heureux d’être auprès du corps de garde. Ils s’étoient reprochez de part & d’autre quelques veritez qu’ils auroient tû dans un autre temps. Cet Algonkin étoit fort railleur, ils se jetterent sur lui au nombre de vingt, sans armes ni coûteaux ; mais l’un lui mangea l’oreille, l’autre le nez, & c’étoit qui se ruëroit sur ce pauvre miserable qui avoit tout son corps dechiré des coups de dents, qu’ils lui avoient donné pour avoir chacun sa piece. La Sentinelle vint au secours qui fût lui-même battu & desarmé ; la garde y accourut qui eut assez de peine à délivrer l’Algonkin.

Bacqueville fait le récit de la vie de célèbres Haudenosaunee convertis, reconnus par les Français pour leur allégeance à la foi (et au roi), et mentionne leur rejet des croyances traditionnelles. Il met en relief les propos de Togouiroui appelé Le Grand Agnier (mort en 1690), d’Ogenheratarihiens, dit Cendre Chaude (mort en 1687), du Borgne, et de Kateri Tekakouitha (morte en 1680).  

[346] […]

Les mœurs de ces [Iroquois] si fiers & si cruels ont été adoucis sans doute par le Baptême, avant & après la guerre déclarée contre les Iroquois non Chrétiens. Ils ont donné des marques d’humanité, & quand ils ont vû que ceux-ci en abusoient, ils ont fait connoître que le Christianisme n’inspiroit aucune lâcheté.

            Les Iroquois convertis qui sont restez chez eux pendant la Guerre, ont toûjours eu soin que leurs enfans n’entendissent point parler de superstitions & des coûtumes de leur païs, en leur faisant sucer la Foi avec le lait, ils font en sorte que leurs enfans devenant grands ne demeurent plus au païs, de crainte qu’ils ne se perdent. Nous avons eû parmi ces nouveaux Chrétiens [347] le Grand Anier, Chef de cette Nation, la Cendre-chaude, Chef des Onneyouts, Paul Capitaine aussi, & Chef de la priere, & le Borgne. Ces gens ont fait des actions en Paix & en Guerre, qui meritent que je vous en parle.

            Le grand Anier se fit Chrétien après avoir dompté la Nation des Loups. Il apprit de lui-même à prier Dieu, étant à la chasse d’Hiver dans les bois. Il prêcha la Foi dans son païs, & il l’emporta sur les Anciens de sa Nations, qui ne vouloient pas que l’on vint demeurer à Montreal.

            Il emmena lui seul cinquante de ses gens dont une partie vît encore & sert de pierre fondamentale à l’Eglise du Saut. Il avoit fait plusieurs belles actions contre les Tsonnontoüans. Il s’attiroit l’affection de tout le monde par sa pieté & par sa valeur. Il fut tué par un parti d’Algonkins & d’Abeguanis de nos amis, commandé par un Officier François, s’étant attaquez les uns les autres à l’improviste à la pointe du jour sans se connoître. Cette perte affligea sensiblement le païs. Nos Iroquois ne laisserent pas d’emmener avec eux des Abenaguis qu’ils garderent quelque tems. […]

[349] […] 

            La Cendre Chaude étoit un des deux Capitaines qui gouvernoit la Nation des Onneyouts. Avant qu’il fut Chrétien il avoit fait brûler le père Brebeuf Jesuite ; mais après son Baptême il fut prêcher la Foi aux Iroquois, il commença par les Aniez, & parcourut les cinq Nations Iroquoises. Son exemple & son autorité en convertit quelques-uns, son éloquence confondit les Anciens, il prêchoit les Dimanches dans la cabane où il assembloit la jeunesse. Quand la Guerre fut [350] déclarée ; il alla avec Mr. le Marquis de Denonville, qui étoit pour lors Gouverneur general, aux Tsonnontoüans où il fut tué combattant genereusement contre les ennemis. […]

[351]   Le Borgne, ou en Iroquois Sogaressé, a été mis en prison chez les Anglois, parce qu’il étoit trop ami des François, & qu’il prenoit trop les interêts de notre Religion. Il regrettoit en mourant de ce que Dieu ne lui avoit pas fait la grace d’être martirisé par les Anglois, il prenoit le soin des enfans dans la Mission, il les catachisoit, il leur faisoit faire les prieres. Sa femme a été aussi fervente que lui, & elle a demeuré près d’un an en prison chez les Anglois avec sa mere. Si elle eut voulu se démarier on l’en auroit fait sortir ; mais elle aima mieux demeurer en prison que de perdre la Foi & de se separer de son mari.

            La réputation de Catherine Tekakoüita Iroquoise, est trop recommandable dans ce nouveau monde pour passer sous silence ce modèle de vertu & de sainteté. Sa mémoire est en grande veneration, on remarque que beaucoup de personnes ont ressenti des effets admirables de la pieuse confiance qu’elles ont eu en elle en differentes occasions. Quoiqu’il en soit. *Il y a vingt ans que l’on vît parmi les Iroquois une fille de vingt-cinq ans, dans laquelle les meilleures qualitez des Algonkins & des Iroquois s’étoient réünies ; elle étoit née d’une Algonkine & d’un Iroquois. Sa mere [352] avoit été prise aux Trois-Rivieres. Il y a quarante ans, dans la grande déroute de cette Nation. Elle fut conduite aux Iroquois qui lui donnerent la vie & la marierent, elle avoit été Baptisée aux Trois-Rivieres par les Peres Jesuites, elle n’oublia jamais au milieu d’une Nation infidèle les devoirs du Christianisme. Tekakoüita qu’elle eut dans la suite a été sans doute la récompense de la vie Chrétienne qu’elle avoit toûjours menée. Cette fille a vécu parmi les Iroquois dans une innocence qui ne se peut expliquer, jusques à l’âge de vingt-deux ans, elle eut la petite verole dans sa tendre jeunesse qui la disgracia beaucoup. Elle conserva toûjours avant son Baptême une pudeur naturelle qui lui donnoit de l’aversion pour les plaisirs des sens, & même pour le mariage, car elle ne voulut jamais se marier. Ce n’étoit pas pour être plus libre dans ses actions ; mais pour se conduire uniquement par la Providence, & pour vâquer plus librement aux exercices de pieté.

            On ne remarquoit point en elle les vices ausquels sont sujettes les filles Sauvages qui n’aiment que le libertinage, elle ne donnoit point dans toutes leurs visions, & les songes qui occupent si fort leur imagination, & dont ils font une divinité.

[353]   Son plus grand defaut étoit de souffrir qu’on l’hâbillat trop proprement, ce qu’elle ne faisoit que pour passer le temps ou pour complaire à ses parens, qui vouloient l’obliger à se marier. Quand ils la pressoient de se déterminer, elle se cachoit derriere une caisse de bled d’Inde, où elle s’enfuyoit dans les champs.

            Un mal qu’elle eût au pied qui l’obligea de demeurer dans la Cabane, ne contribua pas peu à sa conversion. Le Père Jesuite qui étoit alors dans le village des Aniez, qu’on apelle Gandaoüaqué, entra par hasard dans sa Cabane. Il lui parla de la Foi & l’exhorta de venir prier : elle obeït. Sa devotion fervente fit avancer son Baptême qui fut solemnel dans la Chapelle de son Village le jour de Pâques. Il s’en trouve plusieurs qui se contentent d’être Baptisez seulement, & ne font presque aucune fonction du Christianisme : ainsi c’étoit beaucoup à cette fille de se soûtenir au milieu de tant de mauvais exemples. Mais ce qui étoit admirable est qu’elle resistoit courageusement à toutes les tentations & à tous les efforts que l’on faisoit, pour l’empêcher de suivre les exemples des Chrétiens les plus fervens. Un jour elle fut touchée de celui-ci.

            Les ivrognes vouloient obliger une [354] femme Chrétienne à boire de l’eau-de-vie : ils l’attirerent adroitement dans la cabane & firent ce qu’ils pûrent pour lui en couler dans la bouche : elle la leur cracha au nez par trois fois, & en fit autant toutes les fois qu’ils la presserent d’en boire. L’exemple de cette bonne Chrétienne confirma Tekakoüita dans ses bonnes résolutions. On remarqua en elle pendant deux ans une perseverance admirable au milieu de cette Babilone. Le Père Jesuite qui l’instruisoit des misteres de notre Religion, lui dit qu’elle ne vivroit jamais en repos dans son païs, & qu’elle y seroit toûjours en danger de se perdre : elle conçût qu’il avoit raison. Il y avoit déjà du tems qu’elle étoit resoluë de venir demeurer à Montreal : elle cherchoit quelque occasion favorable pour y décendre sans que l’on en eut le moindre soupçon. C’étoit la coûtume de ce tems là parmi les Iroquois de se visiter au retour de la chasse : les uns venoient à Montreal en passant, & les autres alloient aux Anglois, & passoient à Anié pour voir leurs parens, & pour tâcher d’inspirer à quelqu’un de devenir Chrétiens. Cette visite annuelle réüssissoit assez & plusieurs quittoient Anié pour venir demeurer avec leurs parens au Saut, proche Montreal.

[355]   Un Capitaine d’Onneyout nouvellement Baptisé, qui fut tué depuis à la Guerre contre les Tsonnontoüans, fit un Voyage exprès en son païs pour y aller prêcher la Foi. Il passa d’abord à Anié où après avoir prêché en pleine assemblée plus par son exemple que par ses paroles, il procura à Tekakoüita une occasion pour se rendre à Montreal. Quand elle fut arrivée au Saut, elle prit la résolution d’y vivre en parfaite Chrétienne. Elle eut voulu choisir un état dont elle n’avoit qu’une idée confuse qui étoit celui des Vierges. Cet état est trop relevé pour être proposé à des Sauvages qui sont si charnels ; c’est pourquoi on ne lui parloit que du mariage, afin de l’engager à rester au Saut. Elle embrassa d’abord l’une de ces propositions, qui étoit de se fixer dans ce lieu ; mais elle ne pouvoit se resoudre à se marier. Elle demeura dans cet état demandant à Dieu de lui inspirer qui lui seroit le plus agreable. On dit que l’union étroite qu’elle avoit avec une femme Onneyoute eut servi beaucoup à lui faire embrasser l’état de perfection. Celle-ci étoit Baptisée depuis long-temps ; mais elle ne s’étoit convertie que depuis deux ans. Le sujet de sa conversion fut un accident qui lui arriva à la chasse. D’une bande de [356] douze chasseurs parmi lesquels étoit son mari, il n’en revint que deux, les dix autres moururent de faim & furent mangez par ceux qui resterent en vie. C’est ce qui arrive souvent aux Algonkins & aux autres Nations, & ce qui n’est pas ordinaire parmi les Iroquois, parce que outre la chasse, ils ont encore le bled d’Inde, & viennent chercher des vivres quand la viande leur manque. Ceux dont je parle n’eurent pas cette précaution : Ils crûrent qu’en montant le long du Saut dans la riviere des Outaoüaks ils y trouveroient des bêtes. Le contraire leur arriva. Ils avoient avec eux un vieillard mourant qu’il falloit porter. Il demande lui-même qu’on le tuât. On ne voulut pas le faire sans prendre conseil. On demanda à l’Onneyoute qui étoit Baptisée, ce que disoit la Loi Chrétienne là-dessus. Celle-ci apprehendant qu’on ne la tuât aussi à son tour n’osa répondre ; la crainte de la mort, ses ivrogneries, & la vie dereglée qu’elle avoit menée pendant sept ans depuis son Baptême lui causerent d’étranges peines d’esprit : elle fit cependant des reflexions assez fortes pour comprendre qu’elle avoit manqué de fidelité aux lumieres & aux graces de Dieu : elle promit de mener une vie toute opposée, si [357] elle pouvoit se retirer de la cruelle conjoncture où elle se trouvoit. Le vieillard mourut sur ces entrafaites, & fut mangé. […] Cette veuve & Tekakoüita vécurent deux ans ensemble dans des excès de penitence qui sont connus de tout le Canada. Le Père Jesuite qui les conduisoit, voyant qu’il étoit temps de parler, leur découvrit l’excellence de l’état de virginité, & leur dit que Dieu nous avoit fait maître de ces deux états, que c’étoit à nous de choisir. Tekakoüita embrassa celui-ci avec une telle ferveur qu’elle en fit vœu le jour de l’Annonciation, & mourut vingt jours après. Plusieurs filles sauvages l’ont imitée dans la suite, malgré les desordres que ces dernieres guerres ont causé parmi ces nouveaux Chrétiens.

            Pendant que j’étois en Canada, plusieurs [358] personnes malades des fièvres, avoient une grande confiance à Catherine Tekakoüita ; mais depuis deux ans que j’en suis sorti, j’ai appris que plusieurs malades avoient été gueris par son intercession, & l’on a connu manifestement qu’il y avoit quelque chose d’extraordinaire dans les graces que l’on obtenoit du Ciel en s’adressant à elle.

L’auteur décrit l’organisation de la communauté jésuite « [d]es Iroquois du Saut […] de Montreal […] [qui fait, avec la mission de l’Abbé de Belmont,] pour ainsi dire une sixième Nation, que la Religion & le commerce avec les François ont réünis depuis trente ans » (p. 346). Cette communauté, établie durant les années 1670, se trouve aux alentours de l’emplacement actuel de Kahnawake. On assiste aux échanges qu’entretiennent la communauté et ses membres avec l’administration française et les habitants de Montréal.

[360] […]

            Le Saut est composé des cinq Nations Iroquoises, des Aniez, des Onneyouts, des Onnontaguez, des Goyogoüins, & des Tonnontoüans. Ils ont une même langue, avec quelque difference de mots & de finales : ils ont eû connoissance du Deluge & faisoient décendre du Ciel le premier Homme, où plutôt la premiere Femme, dont les décendans ne durerent que jusques à la troisième generation. Le Deluge étant venu les bêtes se changerent en Hommes : ils ont retenu les Noms de ces animaux par chaque Famille, & nous en voyons encor aujourd’hui trois parmi les Aniez, celle de la Tortuë, celle de l’Ours, & celle du Loup.

[362] […] Ces Anciens s’assemblent souvent, soit pour entretenir l’union, soit pour les affaires qui surviennent. Quand elles sont d’importance & qu’elles regardent le bien public, ils font des cris autour du Fort, pour avertir que tout le monde ait à s’assembler dans une cabane. Les femmes y écoutent seulement, & les hommes déliberent. Un Ancien expose pour lors le fait dont il s’agit, & dit son sentiment sans être interrompu ; celui d’une autre Famille dit le sien jusques à un troisième. Si quelqu’un veut dire après son avis, on l’écoute. L’assemblée finie, chacun se retire ou s’entretient familierement dans les cabanes de ce qui a été proposé. Ils tombent souvent dans le même sentiment ; & mettant toujours les choses au pis, ils ne se voyent point trompez dans leurs desseins & entreprises. Si le succez a été selon leurs desirs, ils ont pris en cela leur sûreté contre ce qu’ils craignoient, s’il n’a pas été tel ils ne laissent pas d’être contens.

[363]   Les Anciens donnent avis de tout ce qu’il y a à faire, soit pour quelque festin, ceremonies ou autres coûtumes particulieres, & personne ne les contredit jamais. Ils se laissent conduire entierement par le Gouverneur general qui les fait venir à Montreal lorsqu’il s’agit de quelque affaire qui regarde le païs, & ils executent les ordres avec docilité. Nous les regardons comme le soutien de la Nation Françoise, ils se joignent avec nous dans les partis de Guerre, ils sont pour lors plus cruels ennemis des Iroquois non Chrétiens que nous ne le serions nous-mêmes, n’épargnant point leurs parens quand ils tombent sous leurs mains.

            La Foi seule les engage de rester parmi nous. La sage conduite des Jesuites qui les gouvernent, les entretient dans une union si grande, que rien au monde n’est plus touchant que de voir la ferveur de ces nouveaux Chrétiens. Ils ne font ensemble qu’un même esprit par toutes les pratiques de vertu & de pieté qui les unissent. Ils chantent la grande Messe & disent leurs prieres en la langue Algonkine, pour éviter une jalousie qui auroit pû naître entre les cinq Nations. Les hommes se tiennent d’un côté de l’Eglise & les femmes de l’autre. Il y a un Chef de la [364] priere qui est comme le grand Chantre, qui est au milieu, tout de bout. Chacun se répond alternativement, & l’on y entend souvent des Chœurs de musique.

            Le grand commerce de toute la Nouvelle France se fait dans la ville de Montreal, où abordent des Nations de cinq à six cens lieuës, que nous apellons nos Alliez. Ils commencent à venir au mois de Juin en grandes bandes. Les Chefs de chaque Nation vont d’abord saluër le Gouverneur, à qui ils font present de quelques Pelleteries, & le prient en même tems de ne pas souffrir qu’on leur vende trop cher pas le maître, puis qu’un chacun dispose du sien comme il le juge à propos. Ils tiennent une Foire sur le bord du fleuve, le long des palissades de la Ville. Des sentinelles empêchent que l’on n’entre dans leurs cabanes, pour éviter les chagrins qu’on leur pourroit faire, & pour leur donner la liberté d’aller & venir dans la Ville, où toutes les boutiques leur sont ouvertes. C’est à qui fera valoir son talent. Les plus fortes amitiez ne laissent pas de se refroidir dans ces momens. Le mouvement tumultueux qui regne pour lors, & l’envie que l’on à de faire son profit, dissipe cette ouverture de cœur, & à [365] à peine le fils reconnoit quelquefois son père. L’un attend au passage un Sauvage qu’il voit chargé de Castors, l’autre l’attire chez lui & compose du mieux qu’il peut. Celui-ci qui est aussi rafiné que le Canadien sur le fait de la traite, examine attentivement ce qu’on lui montre.

            Ce commerce dure trois mois à plusieurs reprises : On y voit des peaux d’ours, de loups cerviers, chats sauvages, pecans, martes, pichioux, loutres, loups de bois, renards argentez, peaux de chevreuils, de Cerfs, de Squenontous & d’Orignaux vertes & passées, sur tout du Castor de toutes les espèces.

            On leur vend de la poudre, des balles, des capottes, des habits à la Françoise, chamarez de dentelles d’or faux, qui leur donnent une figure tout à fait crotesque, du vermillon, des chaudieres, des marmites de fer & de cuivre, & toute sorte de quinquaillerie.

            La Ville ressemble pour lors à un enfer, par l’air affreux de tous les Sauvages qui se matachent plus que jamais, croyant par là se mettre sur leur propre. D’ailleurs les hurlemens, le tintamarre, les querelles & les dissensions qui surviennent entr’eux & nos Iroquois augmentent encore l’horreur de ces spectacles ; car [366] quelque précaution que l’on prenne pour empêcher les Marchands de leur donner de l’eau-de-vie, il y a quantité de Sauvages qui sont ivres morts.


[1] Renews. Se trouve au sud de Saint-Jean.

[2] Le père Gabriel Marest.

[3] Factus est in corde meo quasi ignis astuans in visceribus meis : Il est devenu comme un feu dans mon cœur qui bouillonne à l’intérieur (Jerémie 20, 9).

[4] Appelés aussi les Cayugas, membres la Confédération haudenosaunee.